Définir les frontières de l’ultra-gauche: un exercice extrême ?

L’allocution présidentielle suite aux débordements et aux casses du 17 et 18 octobre 2026 m’a laissé sur ma faim sémantique. L’usage simultané de mouvements “factieux” issus de l’“ultra-gauche” m’a tout de suite interrogé. J’ai donc eu le besoin d’approfondir mes connaissances sur des termes flous qui façonnent pourtant un imaginaire politique aujourd’hui peu réflexif ou argumenté. (Le Monde, Le Monde)

Un cours d’histoire ultra bref

L’ultra-gauche est historiquement un mouvement social créé en opposition aux idées léninistes et marxistes qui centralisent le pouvoir dans un parti unique. Elle trouve son essence dans le “conseillisme” c'est-à-dire la décentralisation du pouvoir à travers plusieurs conseils ouvriers et une démocratie directe.

Les héritiers de ces mouvements initiés par Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, sont les autonomes et antifascistes puis post années 60 les Zadistes et les black blocks. Aujourd’hui, la nébuleuse des “ultras” est protéiforme et couvre une multitude de revendications (Wikipédia / Etudes, Cairn). 

Nature de l’ultra-gauche

Par nature historique, l’ultra-gauche conteste le pouvoir et le système politique contemporain et tente à la fois de s’en détacher et de le démanteler. C’est cette différence principale qui la distingue de la dénomination d’”extrême gauche” propre à des partis politiques. L’appellation “extrême gauche” est en effet une nuance politique déclarée par le Ministère de l’Intérieur et vérifiée par le Conseil d’Etat pour catégoriser les partis et les candidats dans le cadre des élections (Le Club des Juristes). 

Un rapport d’information parlementaire de 2023 sur l’activisme violent (Assemblée Nationale), rédigé par Jérémie Iordanoff (Les Écologistes) et Eric Pouillat (En Marche), explore la nature contemporaine et les revendications des mouvements violents et radicaux tous confondus. 

En grossissant les traits, les députés soulignent que l’essentiel des violences perpétrées par l'ultra gauche se caractérise par des atteintes aux biens tandis que celles de l’ultra-droite par des atteintes aux personnes. Les casses massives de magasins et de mobiliers urbains lors des manifestations du 17 octobre 2026 en marge des manifestations lycéennes et contre la vie chère témoignent de ce trait.

Il est cependant important de signaler les violences perpétrées à l’encontre de 150 membres des forces de l’ordre, qui nuancent la caricature. Ces chiffres sont à consolider, et à compléter avec l’intégration des pompiers, qui alourdissent le bilan à près de 500 le nombre de blessés. (Actus Forces de l’Ordre)

Le rapport souligne que les actes perpétrés par les ultras sont potentiellement liés au sentiment que la violence, plus que le pacifisme, paie, à l’instar des réactions gouvernementales suite aux casses des gilets jaunes. 

Une multiplicité de contestations anti-système

Un article d’Eddy Fougier, politologue, auteur et expert des transformations de la société contemporaine, explore les multiples facettes de ces groupuscules (Etudes, Cairn).

Son travail, quoique exhaustif, manque de clarté dans sa terminologie. En effet, je suis en désaccord avec son qualificatif d’ “émergence d’une extrême gauche hors les murs” dont l’ultra-gauche ferait partie. Il y décrit des militants qui “rejettent fortement la politique et les processus électoraux”. L’extrême gauche “hors les murs” est donc selon moi un flou sémantique qui puise dans la définition historique et contemporaine de l’ultra gauche et de ses sous-catégories. Le lien direct avec tout parti d'“extrême gauche”, selon la nuance décrétée par le ministère de l’intérieur, est donc à vérifier, bien qu’il puisse y avoir une porosité et des affinités idéologiques. 

Les différents mouvements que E.Fougier décrit sont cependant intéressants dans leur diversité et leur pluralité. En le complétant avec le rapport parlementaire nous avons un panorama très vaste: antifascistes, autonomes, anarchistes, zadistes, black blocs, animalistes radicaux, néoluddites, no borders. Chaque groupuscule a sa particularité, son éventail et mode de revendication sur lesquels je ne m'attarderai pas aujourd’hui. 

Il est à noter que ces groupuscules sont en constante mutation contextuelle comme dans le cas des “ultra-jaunes”, gilets-jaunes radicalisés lors du mouvement de 2019. A la lumière des événements de ce mois d’octobre 2026, il est possible qu’une nouvelle catégorie émerge.

L’ultra-gauche en chiffres

Le rapport d’information parlementaire est riche en données pour nous aider à comprendre l’échelle de ces mouvements. D’après le ministère de l’intérieur, en 2023, le nombre de personnes fichées S et appartenant à l’ultra-gauche était estimé à 3000 individus, contre 1300 pour l’ultra-droite et 3700 pour les islamistes. Cependant ce qui m’interpelle est le nombre de groupuscules démantelés qui suggérerait que l’ultra-gauche est moins organisée et plus disparate que les autres activistes violents. Entre 2012 et 2023, 2 groupes d’ultra-gauches ont été dissous contre 19 islamistes et 18 d’ultra-droite. 

Bien que les chiffres ne soient pas fixés, mettons les en perspective. Le nombre de gardes à vue s’élève au 21 octobre 2026 à près de 2500 pour un total de manifestants estimé entre 550 000 (ministère de l’intérieur) et 800 000 (organisateurs). Cela représente entre 0,31% et 0,45% des manifestants potentiellement d’ultra-gauche, sans prendre compte du contexte de l’arrestation ni la motivation individuelle de l’infraction (Le Monde).

A Paris, sur 557 gardes à vue, 78% étaient majeurs, et la première cause d’infractions portrait sur des “atteintes aux biens”, la seconde sur “des groupements en vue de commettre des dégradations ou de violences”. L’atteinte aux forces de l’ordre représente la part la moins importante des arrestations, corroborant le rapport d’information parlementaire sur l’ultra-gauche.(Le Monde)

Edito

La France a peur. De son ombre.

Les exactions perpétrées pendant les manifestations sont inacceptables et indignes de notre processus démocratique. Cependant le matraquage médiatique pour couvrir approximativement 0,4% du mouvement contestataire révèle notre faim insatiable pour le pathos et un manque cruel de discernement quant aux agendas politiques de la droite conservatrice et de l’extrême droite. 

Le panopticon borgne que propose le gouvernement pour exhiber une force régalienne - surtout symbolique - est représentatif de sa volonté de choyer un électorat alimenté à la peur, aux faits divers. L’hélicoptère au-dessus de Paris pour surveiller le respect d’un couvre feu appliqué aux mineurs minoritaires dans les gardes à vue en est l'épitomé. 

L'extrême droite savoure le chaos et connecte directement sa némésis à l’ultra-gauche, en omettant de spécifier que la porosité entre ultras et extrêmes s’applique à eux-mêmes. Car pour reprendre ce que dit Bodow Ramelow à propos de l’AfD (Arte), parti d’extrême droite allemand, ce parti “n’encourage personne à la violence physique directe mais elle encourage à la radicalité sémantique”. La porosité entre extrême et ultra réside ici dans les mots, et leur traduction, par certains radicaux, en actes violents. La conférence de presse de J.B. est révélatrice de cette stratégie de ségrégation des électorats, d’oppositions et de monopolisation caricaturale des valeurs républicaines. Il en va de même pour la violence verbale et discursive de leurs opposants. La large majorité des manifestants a pourtant davantage de respect pour nos institutions et le service public que les membres condamnés de certains partis. 

Enfin, car il est toujours plus facile de critiquer que d’agir - et cela me concerne tout autant -, le manque d’appel à la solidarité, aux réparations, m’étonne. Les débats creux, le rejet de la responsabilité, l’appel à l’ordre sans réflexion sur les effets cliquets et les réductions de libertés potentielles, éclipsent une majorité silencieuse que j’espère voir active dans le soutien et l’entraide plutôt que la peur et le repli sur soi.

Sources

Le Monde:

Allocution d’Emmanuel Macron : ce qu’il faut retenir de son intervention après les manifestations du 17 octobre 

« Factieux », un mot qui, à partir du XXᵉ siècle, a surtout servi à désigner les ennemis de la République venus de l’extrême droite 

EN DIRECT, manifestations du 17 octobre : la CGT appelle à la grève générale à partir du 5 novembre ; Gérald Darmanin fait état de 2 500 gardes à vues et de 174 incarcérations 

Wikipédia: Ultragauche — Wikipédia

Le Club des Juristes: LFI classée à l’« extrême gauche » : quel contrôle du Conseil d’État ? - Le Club des Juristes

Assemblée Nationale: Rapport d'information déposé en application de l'article 145 du règlement, par la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l'administration générale de la République, en conclusion des travaux d'une mission d'information sur l'activisme violent (M. Jérémie Iordanoff et M. Éric Poulliat), n° 1864 - 16e législature - Assemblée nationale 

Cairn: L’émergence d’une extrême gauche « hors les murs » | Cairn.info

France Info: Lors des manifestations et émeutes du 17 octobre, les forces de l'ordre ont été "complètement débordées" par un niveau de violences "rarement vécu", souligne le syndicat Unsa-Police – franceinfo 

Actu Forces de l’Ordre: Laurent Nuñez relève le bilan national à 1 800 interpellations et plus de 500 policiers, gendarmes et pompiers blessés 

Arte: Terrorisme d’ultradroite - Info et société | ARTE

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